La maison d'os


« C’est une œuvre folle qui raconte l’histoire d’un homme qui veut contempler le monde depuis le haut […], qui veut qu’on l’aide à se souvenir, mais de quoi ? De ce qu’est être ». Ainsi Anne-Laure Liégeois résumait-elle l’enjeu de la pièce de Dubillard représentée actuellement au Théâtre du Rond-Point : la quête de l’être –dénudé de son paraître, si tant est que celui-ci soit indentifiable-, de l’existence, du Moi.

            Pendant le Sermon sur la montagne, relaté à la fois dans les Evangiles de Saint Mathieu et de Saint Luc, Jésus avait déjà soulevé la difficulté de ce travail d’introspection en développant la parabole de la poutre et de la paille, qu’il formulait ainsi : « Pourquoi vois-tu la brindille dans l’œil d’autrui, et non la poutre qui est dans le tien ? ».

La Maison d’os dégage un malaise inhérent à propos de la problématique du rapport à l’identité. Malaise véhiculé par le fait que les personnages n’aient pas de prénom, mais soient désignés selon leur rôle social –masque qui voile le Moi- : « le Maître » et « ses domestiques ». En outre, la troisième scène joue sur les différentes qualifications du terme « Monsieur », qui désigne à la fois le Maître, le Valet supérieur et le novice, et semble interchangeable, à l’image de l’identité –de ce fameux Moi qui précède même la notion lévinassienne de Toi- qui peine à être cernée dans la pièce. Tous les protagonistes, aussi bien le Maître que les valets, sont concernés par cette recherche de leur propre existence.

La métaphore de la maison, qui justifie le titre de cette pièce, concentre tout l’enjeu de la quête du Moi menée par les personnages. Un valet la résume ainsi : « La Maison, c’est l’intérieur de l’homme ». Il s’agit non seulement d’un espace familiarisé et incorporé au Moi, mais également de l’essence même de l’existence. On se souvient de Xanadu, la demeure de Citizen Kane, de la pension Vauquer, de la Domus Aurea, ou de la maison de Swann, qui reflètent totalement l’âme de leurs habitants.

            Or, le propriétaire de la « Maison d’os », le Maître, ne s’identifie pas à sa demeure, et s’exclame : « Je veux qu’on me donne ma maison ! Je ne l’ai pas ! Je suis dedans ! ». A travers ce simple dégoût se trame une enquête bien plus importante : le personnage principal est étranger à son propre Moi, en ce qu’il ne parvient pas à le cerner de l’extérieur.

            Le Maître a un problème majeur d’identité : il veut perdre tout jugement subjectif sur lui-même, pour voir sa maison de l’extérieur, et ainsi devenir un équivalent théâtral de Meursault. Ce besoin d’adopter un regard extérieur sur lui-même est dû à son sentiment de solitude, qu’il avoue en déclarant : « Je suis tout seul ». Le Maître n’est pas soumis au jugement des autres, qui lui permettent d’adopter une vision plus complète de son Moi. Jean Valjean a besoin de Cosette, de Javert, des Thénardier, et de tous les autres personnages devant la perception desquels il est constamment confronté. De la même façon, dans Le rapport de Brodeck, l’Anderer –personnage désigné en tant qu’autre, comme si c’était là sa fonction première- fait prendre aux habitants du village conscience de la partie de leur âme qu’ils avaient occultée, ce qui montre à nouveau en quoi l’autre facilite le travail d’introspection. Toujours est-il que pour soulager son besoin d’altérité, le Maitre décide de devenir l’autre de lui-même.

            De l’autre côté, les valets sont étouffés par le Moi oppressant du vieillard, qu’ils ne comprennent pas –certainement parce qu’il renferme trop d’infini, selon l’acception lévinassienne de ce terme- et dont ils se moquent. Ils ne parviennent pas à épanouir leur jeunesse dans cette maison sordide. En outre, contrairement au Maitre, les valets n’ont aucune aspiration transcendante, mais préfèrent plonger dans le pragmatisme. A plusieurs reprises, le Maitre les expose à la transcendance, en leur demandant pourquoi ils le servent, mais ceux-ci sont incapables de répondre.

            Ainsi, cette pièce vient renverser un préjugé : ce n’est pas le maître qui a besoin de ses domestiques –leur présence peut au contraire devenir étouffante, voire gênante, comme c’est parfois le cas de Françoise dans l’œuvre proustienne- mais l’inverse : le maître résout pour ses valets le problème de la contingence, et les libère donc du fardeau de la transcendance, en leur conférant une place fixe dans la société. C’est ainsi que quand le vieillard décède, les domestiques semblent perdus, hagards devant le vertige de la vie.

            Entre le Moi du maître et de ses valets s’interpose celui de Dieu, certes plus abstrait mais non moins étouffant pour le personnage principal. Pendant sa rencontre avec l’abbé, qui constitue à la fois une extrême onction et une ultime confession, il fait part du malaise qu’il éprouve vis-à-vis de la présence divine, qu’il qualifie de non « loyale ». Lorsque le maître nie la transcendance divine, il montre la gêne qu’il éprouve envers l’altérité : il n’est pas un solitaire, mais un étranger.

            Enfin, cette représentation théâtrale a été l’objet d’une dernière réflexion, suscitée par le jeu de Pierre Richard. Il était en effet difficile de distinguer l’acteur de son rôle –le vieillard propriétaire de la maison d’os- surtout depuis son spectacle autobiographique Pierre Richard III. Ainsi, pendant une scène, le Maître était assis sur un fauteuil, et alternait méditation et déclamation de son texte. Mais le spectateur attentif pouvait repérer une faille dans l’illusion théâtrale, une fissure dans le masque de l’acteur : à de maintes reprises, Pierre Richard clignait des yeux, ouvrait et refermait sa mâchoire. Ceci ne faisait évidemment pas partie intégrante du jeu théâtral, mais était un tic propre à l’acteur même, en tant qu’individu. Alors, nous pouvions nous demander si Pierre Richard, pendant qu’il jouait le personnage du Maître, ne voulait pas mener sa propre quête d’identité, partir à la recherche de son propre Moi, de celui qui avait incarné auparavant le personnage marginal et attachant du Distrait et du fameux Grand blond avec une chaussure noire.
            
            Dans cette représentation de La Maison d’os, les destins de l’acteur et du rôle étaient mêlés, le masque semblait transparent. Cette pièce suscite donc une dernière question : qui est l’acteur ? Ou plutôt, l’acteur est-il ?  

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